KODAK GREY,  GREEN SCREEN

Eva Nielsen & Rebecca Digne

 

18 octobre - 20 décembre 2014

vernissage 18 octobre


16 rue des Coutures Saint-Gervais - 75003 
mardi-samedi 11h-19h

     

     

    Une conversation en gris, vert et rouge

     

    Clément Dirié : Avant d’en venir aux œuvres, au dispositif de monstration élaboré ensemble et au dialogue entre vos pratiques, parlons d’abord de ce titre Kodak Grey, Green Screen. 

    Eva Nielsen : L'idée du titre nous est venue très vite. Dès nos premières conversations, nous avons pensé à cette notion, utilisée en optique et en colorimétrie, de « Kodak grey », et plus précisément à celle de « 18% grey », une référence en terme d'alignement des gris, des noirs et des blancs. Ce qui nous intéressait dans cette valeur, c'est qu'elle est un repère permettant de passer d'un médium à l'autre. Cette idée de passerelle me semblait poétique.

    Rebecca Digne : Le « Kodak grey » est une référence qui ouvre le champ des possibilités ; c'est la couleur absolue qui permet d'aligner les différents médias. C'est à la fois le point qui permet d'ouvrir un dialogue et une tabula rasa de nos médiums respectifs. Concevoir l’exposition à partir de cette valeur nous a conduit à grader l’expérience de la couleur, celle-ci se révélant au fur et à mesure du parcours.

    Eva Nielsen : Le principe même de « révélation » est au cœur de nos pratiques, qu’il s’agisse, dans mon cas, de la révélation obtenue par l'écran de sérigraphie ou dans celui de Rebecca du développement postérieur à l’enregistrement de ses films tournés en Super-8.

    Clément Dirié : À cette notion de « Kodak grey », j’ai proposé d’ajouter celle de « green screen », en référence au dispositif utilisé, notamment par les programmes météos, pour incruster une image sur un fond produit a posteriori. C’est une autre manière d’aborder la relation entre représentation et production. Par ailleurs, le gris, devenu une sorte de mètre étalon, est la matrice de cette « œuvre commune » qu’est l'exposition. Celle-ci s’articule autour d'un dispositif colorimétrique conduisant le spectateur du gris clair au gris foncé.

    Rebecca Digne : Ce dispositif propose un effet paradoxal : au mouvement du gris clair au gris foncé se superpose un mouvement inverse, dans nos œuvres. Plus les œuvres sont « lumineuses », plus le dispositif s’assombrit. Le parcours apporte une sorte de révélation, de « rechargement du regard ». C’est également une invitation à suivre notre façon de travailler, du magma à la révélation, d’interroger notre relation à la fabrique de l’image.

    Eva Nielsen : Par exemple, en sérigraphie, lorsque les calques sont préparés en amont, il est très délicat de retranscrire les gris. Le négatif rend difficile cette retranscription. Il y a de fait une perte lors du processus d'impression.

    Rebecca Digne : Au commencement d'un film, le premier geste est d'étalonner sa lumière sur un écran gris. C'est le point de départ pour révéler une image. Faute de cela, l'image est surexposée ou sous-exposée.

    Clément Dirié : Mais il ne s’agit nullement d’une exposition en gris et blanc. Les couleurs y sont aussi présentes. Intitulé Rouge, le film de Rebecca est une investigation au cœur de la fabrique d'une couleur et sur la manière dont un matériau se révèle via différents gestes et lumières.

    Rebecca Digne : Si le titre de mon film est si évocateur, c’est d’une certaine manière pour m’excuser de traiter presque uniquement de ce que représente la matière filmée, le labeur, la chaleur qui métamorphose les éléments. Rouge est une étude pour extraire ces gestes que nous faisons aux prises avec une matière puissante qui résiste au travail de l'homme. C'est un projet en plusieurs volets, qui se prolongera par des films sur le vert et le bleu – les deux autres couleurs primaires – et posera ainsi la question de la complémentarité, laquelle requiert une lumière totale ou un noir absolu. Ce qui nous ramène au gris.

    Clément Dirié : Tu as tourné ce film dans une cristallerie située en Champagne-Ardenne. C'est l'occasion pour une vidéaste, qui va d’un lieu de tournage à un autre, d'avoir enfin un atelier, avec une unité de temps et de mouvement, comme un peintre.

    Rebecca Digne : Un tournage permet de comprendre que nous sommes face à des faiseurs et de se rassurer en constatant que le regard est également un geste. Le geste de filmer et de voir des personnes travailler génère un point de concentration qui est celui de la pellicule. Ici, l'atelier et le résultat du labeur n'apparaissent pas totalement à l'image, ils sont hors-champ. Seuls apparaissent des gestes, des mains et des outils, afin de conserver force et intemporalité.

    Clément Dirié : Autour du centre qu’est Rouge gravitent différentes propositions d'Eva. Ensemble, elles provoquent une réflexion sur l'image et la manière dont la peinture peut étendre son domaine d’activité, par le papier peint ou la sérigraphie.

    Eva Nielsen : Ce dialogue avec Rebecca m'a permis de sonder le processus de fabrique de la peinture et de m'interroger sur le(s) transport(s) de l'image en en décortiquant les étapes. Je me suis plus particulièrement intéressée au typon, le calque utilisé en sérigraphie. Le fait de l'isoler et de le garder en tant que tel permet de faire apparaître une strate de ce processus. Le mettre à plat et le retranscrire en papier peint me semblait particulièrement excitant. Pour le diptyque grand format, il s'agit d'une expérimentation récente. J'ai plutôt tendance à n’utiliser qu’une seule fois les calques – ce qui constitue d'ailleurs une utilisation biaisée de la sérigraphie –, or, ici, la trame est répétée deux fois. Je me suis donc intéressée à la couleur cachée derrière la trame. C'est le fond de couleur, en réaction avec la trame, qui fait surgir une nouvelle image. La troisième peinture est dans la continuité de mes recherches récentes : la couleur vient contraster avec la sérigraphie et c'est la tension entre ces deux états qui crée le résultat visuel. La couleur permet le surgissement du volume de la sérigraphie.

    Clément Dirié : La fin du parcours, ou plutôt sa boucle, réunit un dessin en sérigraphie d’Eva, presque une miniature, et une intervention de Rebecca qui prolonge la réflexion du film, comme si le projecteur en se retirant avait déposé un peu de la matière filmée sur le mur. Cette dernière salle agit comme un concentré de l’exposition, à partir duquel il faut la reparcourir.

     

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    Née en 1983, diplômée des Beaux-Arts de Paris, Eva Nielsen vit à Paris. Parmi ses expositions récentes : en 2014, The Road, Selma Feriani Gallery, Londres (solo), Avec et sans peinture, Mac/Val, Vitry ; en 2013, Let’s Talk Again About Painting, Centre d’art contemporain, Guyancourt ; en 2012, Babel, Palais des Beaux-Arts, Lille. Elle est lauréate du prix Art Collector en 2014.

    Née en 1982, diplômée des Beaux-Arts de Paris, ancienne résidente de la Rijksakademie (Amsterdam) et du Pavillon du Palais de Tokyo (Paris), Rebecca Digne vit à Paris. Parmi ses expositions récentes : en 2014, 100 ans plus tard, Palais de Tokyo, Paris, AB Show, Nomas Foundation, Rome ; en 2013, Facing Mercurio, Nomas Foundation (solo) ; en 2012, Mains, Jeanine Hofland Contemporary Art, Amsterdam (solo), Tapis Volants, Villa Medici, Rome.