Itvan KEBADIAN et Dominique QUESSADA
    17 mars - 30 avril 2016

     

     

    Itvan Kebadian clôt un cycle de réflexion sur l'espace et les frontières initié en juin 2014 avec "Etherotopique", et en mars 2015 avec "Méthacity" invité Keita Mori. Dominique Quessada est le troisième invité de ce cycle.

     

    L'inséparé

     

    Nous avons eu envie de faire cette exposition quand nous avons réalisé que, chacun avec nos moyens propres (le graphe, l’image, le cinéma pour Itvan Kebadian, l’écriture et la philosophie pour Dominique Quessada), nous avions une affaire commune, un problème commun : nous sommes tous deux travaillés par la question de l’espace et celle des limites.

    Isaac Newton, qui avait son idée sur la façon dont les choses s’attirent, regrettait que l’on construise trop de murs et pas assez de ponts. Cette exposition essaie de poser quelques ponts entre le mot et l’image, entre les mots et les images.

     

    Au départ, il y a un livre, L’Inséparé, Essai sur un monde sans Autre, décrivant le régime général d’inséparation dans lequel nous évoluons désormais. Tout dans l’expérience contemporaine indique que nous sommes plongés dans une inséparabilité fondamentale – inséparation des hommes entre eux, inséparation entre les hommes et le monde, inséparation entre les phénomènes, inséparation entre les multiples modes d’être de la matière. La science nous l’enseigne, la globalisation et l’interconnexion des phénomènes économiques nous le font vivre, l’internet et les liens de communication sans rupture qu’il tisse le matérialisent, l’écologie et les solidarités forcées qu’elle induit nous l’imposent.

    Notre période historique se caractérise par une logique d’interdépendance et d’interrelation généralisée. Ce qui a de fortes répercussions sur la façon dont nous nous représentons le réel : l’espace dans lequel nous évoluons n’est pas le même selon que le réel est constitué d’entités séparables et séparées, ou défini comme un ensemble de champs de forces inséparées animés par une interaction généralisée. Les choses ne sont pas les mêmes si elles ont un bord qui les termine et les limite, ou si ce qui nous apparaît comme distinct n’est en réalité que le segment artificiellement isolé d’un continuum de matière formant un plan d’inséparation. Si rien n’est réellement dissociable, l’Autre n’existe plus. Le concept d’Autre est le résultat d’une pensée de la séparabilité. L’homme de l’inséparation est par définition un homme sans Autre.

    L’exposition n’est pas une adaptation du livre, mais un essai de faire ressentir l’inséparation.

     

    Ainsi, cette exposition est une tentative de rapprochement entre l'écrit et l'image. Le cœur de ce travail est une frise composée de dessins et de mots. Tout y est noir et blanc. De la même façon que l'on rapprocherait des points noirs pour faire une trame qui donnerait la sensation de gris, le texte et l'image tendent l’un vers l’autre pour donner une nuance.

    Il n'y a pas de situation, pas de temporalité, seulement des transformations ; tout l’espace dépend de cette variation. La frise met en scène une transformation des éléments – un cycle qui fait écho à l'idée d'inséparation.

    C'est l'histoire d'un Homme sans Autre dans un monde inséparé. Pas un espace ovale avec un personnage au centre hanté par une question, mais une ligne évaporée par le dessus et le dessous, que l'on peut lire dans les deux sens. Ligne continue.

    La circulation des éléments dans la frise n'empêche pas qu'il y ait une histoire. Non pas une histoire avec des personnages et une fiction, mais un espace où les limites s'évaporent au fur et à mesure que l'on voudrait tirer un trait, en passant par des ponts traversant des frontières qui n’existent pas. Car les blancs du dessin sont les mêmes que ceux du mur.

     

    Nous avons voulu créer des zones sans identité. Celle-ci a cessé d’être un point d’entrée pertinent pour comprendre ce que sont les choses et les êtres. Essentialisée et posée comme une question ou un enjeu, l’identité est devenue le concept central d’une pensée politique puissamment réactive, arc-boutée sur une vision du monde fondée sur la clôture de l’en-soi, uniquement attachée à la défense par tous les moyens possibles de fermeture – murs de séparation et frontières de toutes sortes à visée prophylactique – de ce qu’elle estime être ses privilèges. A-t-elle jamais été autre chose ? Or, l’identité est un leurre de nature idéologique. Il n’y a que des appartenances et des multitudes.

    Ici, un pont est un pont, n’importe quel pont, démuni d’identité fixe. Il en est de même pour les personnes, dépourvues elles aussi d’identité, donc ouvertes à de multiples régimes d’appartenance.

    Lhommesansautre peut se coaguler, sansespaceentre, comme un point. La ligne devient plan. Mais un plan dépourvu de toute information qui permettrait d’en préciser le lieu, la nature ou la fonction.

     

    L’espace déployé ici concerne le réel, l’architecture du réel tel qu’il se donne dans l’inséparation à travers l’impossibilité radicale de trouver un point à partir duquel fonder la moindre hiérarchie. La fraternité ou solidarité ontologique est la conséquence de l’inséparation : tous les objets de l’Être présentent la même dignité d’existence.

    Tout sur le même plan.

    Tout au même plan.

    Tout au même prix.

    On pourra acheter des morceaux de ce réel inséparé. Ils n’acquerront pas pour autant le statut désormais illusoire d’objet séparé.

     

    Itvan Kebadian, Dominique Quessada