Perpetuel Identities est un projet qui trouve son origine dans ma jeunesse et dans celle de toute une génération de libanais qui ont connu la guerre. Il possède néanmoins une portée universelle puisqu’il parle de tous les peuples qui connaissent et subissent la guerre. 

    L’obus qui est le support de ma réflexion, est cet objet sordide, froid comme la mort, destructeur et intrusif dans nos vies comme dans nos corps. Il est le support de la haine et de la pulsion de mort qu’on s’échange entre peuples, à l’issue de sa trajectoire. 

    J’ai voulu détourner la fonction morbide de l’obus de son but premier et réinterpréter les différentes étapes de son parcours : lancement, trajectoire et impact.  Le lancement devient élan de Paix et l’impact rencontre fraternelle. Mon projet s’incarne alors dans la trajectoire, qui sera désormais porteuse de pulsion de vie. 

    La métamorphose que je prétends opérer ne pouvait passer que par la sphère de l’Art parce que c’est dans l’Art que peut se réaliser la transmutation de chaque chose vers la beauté, que le métal devient Or, que l’obus devient œuvre d’art ! Ce n’est que dans l’Art que se fixe pour l’éternité ce qui est promis à la disparition ; j’entends dans ce cas toutes les identités menacées par divers facteurs, historiques, sociologiques, idéologiques. De là émane le titre de mon exposition «  Perpetual identities » et le sens de mon travail.

    J’ai commencé par me poser la question sur le lieu de résidence d’une identité. Et il était clair à mes yeux que ce qui incarne, reflète, l’identité d’un peuple réside dans son Art et sa Culture. J’ai alors entamé une démarche de recherche pour remonter et identifier les expressions particulières, singulières de chaque peuple qui permettraient leur reconnaissance immédiate. Cette recherche m’a évidemment orientée vers l’artisanat et le folklore qui incarnent le patrimoine « apaisé » de ces peuples, mais également vers la manifestation des crises existentielles que traversent ces peuples et qui s’incarnent dans les patrimoines « usurpés » ou « reniés ». C’est pourquoi les 46 obus que vous découvrirez dans cette exposition sont revêtus des répertoires de formes et de couleurs et du savoir-faire des artisanats respectifs à chaque civilisation. D'autres obus, comme par exemple celui qui représente la Palestine, revêtu de clés égarées, a une portée plus engagée et exprime le drame existentiel de ce peuple. 

    Au niveau de l’exécution, et dans un souci d’authenticité et de respect, j’ai sélectionné les artisans et les artistes qui gardaient et se transmettaient comme une flamme « perpétuelle » un savoir-faire ancestral ; qui se souvenaient encore du sens symbolique des motifs et des couleurs. Vous voyez, tout est un travail de mémoire ! Mémoire du geste et mémoire du sens.  

    Le livre « Perpetual Identities » retrace et relate l’itinéraire conceptuel et artistique de mon projet. J’ai voulu compléter et surtout partager ma démarche et les différentes étapes de sa conception. A l’instar de ces œuvres uniques qui seront la propriété d’un seul heureux collectionneur, le livre s’adresse à tous ceux que le processus de Mémoire interpelle et qui avec moi combattent l’oubli. Ce livre me permet d’exposer mon point de vue et de pénétrer, à la manière d’un obus de paix, dans les foyers et remplacer l’obus qu’on exposait comme un bibelot pendant la guerre, par une Bible dans son sens étymologique de livre. J’aurais réussi à opérer d’une certaine manière cette transmutation de la mort à la vie, de l’ignorance à la connaissance. 

    Avec le projet ‘'Des autres'' en 2011, puis l’expo de "Generation war'' en 2013, qui ont précédé mon travail actuel, les deux pôles de ma réflexion se sont clairement dessinés. D’une part l’élan vers l’Autre, vers la fraternité humaine et la paix universelle et de l’autre la guerre qui empêche le premier pôle d’advenir. « Perpetuel Identities » est dans la continuité de ces préoccupations. Mon travail est une sorte de tension entre passé et futur, entre mémoire et oubli, entre guerre et paix, entre Art et anéantissement.  

     

    Katya Traboulsi